La suite des aventures du jeune Omer ^^
L'année 1897 a été une année
record en évènements. D'abord, en janvier mon salaire est porté de 0,10 à 0,13 francs l'heure ce qui faisait une
augmentation de 8 francs minimum par mois. C'était pour moi un sérieux
encouragement. Puis le 5 février, c'était le jour du tirage au sort, auquel je
devais participer étant de la classe 1897. Les congés annuels n'existaient pas,
on avait simplement les congés des fêtes locales ce qui donnait 6 congés par
an: le lundi du grand carnaval, le 1er mai, le lundi et le mardi de la kermesse
de Tubize (3 semaines après la Pentecôte), le lundi de la kermesse du hameau du
Renard (1er dimanche de septembre ) et le 1er décembre (Saint Eloi
). On avait aussi congé le 1er janvier et aussi le 2, je pense mais nous étions
toujours mobilisés pour faire l'inventaire de l'outillage en usage à l'atelier.
A l'occasion du tirage au sort on
pouvait obtenir 2 jours de congé, c'était la tradition pour les employés ou
soi-disant. On comptait un jour pour la journée du tirage au sort qui était une
véritable fête locale et un jour pour le lendemain, pour se remettre des
plaisirs de la veille et aussi pour rendre visite à la famille, ce qui était
une autre tradition locale. Les ouvriers s'absentaient ad libitum Ils n'étaient
pas payés, certains prenaient largement une semaine. Comme je l'ai déjà dit
précédemment, le dernier trimestre 1896 avait été très animé par la
construction du nouvel atelier et l'achèvement touchait à sa fin en mars 1897.
Le bureau passait les commandes des nombreuses machines-outils nouvelles.
D'autre part, on construisait la 1000e locomotive depuis la création de
l'usine. On avait donné ce numéro à un type 25 Etat Belge de 100 tonnes d’une
valeur de 100.000 francs à cette époque. Elle coûterait sans doute en 1947
quatre millions de francs. En raison des festivités qui seraient organisées fin
de l'été, on plaçait également l'éclairage électrique - première apparition de
l'éclairage électrique à Tubize - mais c'était le système de lampes à arc.
Bref, le bureau avait de la besogne plein les bras. Quant aux festivités qui
ont eu lieu, je ne me souviens de rien. Sûrement que le menu fretin n'aura pas
été invité. Mais j'ai reçu 2 francs comme chaque ouvrier, puisque j'étais
inscrit sur la liste des salariés.
L'usine comptait 600 ouvriers
environ. Elle était divisée en différents secteurs, chacun de 80 à 100
ouvriers. Chaque quinzaine, les feuilles de salaires étaient dressées par les
pointeurs, une souche numérotée, établie pour chaque ouvrier, indiquait le
nombre d'heures de travail, le salaire horaire et le montant dû. Le jour de
paie, dès la première heure de la matinée, les feuilles de salaires et les
souches, ainsi que les boites cylindriques de chaque secteur étaient remises à
la comptabilité. Le comptable examinait les souches et totalisait le montant
des listes. Il faisait prendre la veille ou dans la matinée la monnaie
nécessaire dans une banque de Hal ou de Braine-le- Comte, Tubize n'en possédant
pas. Dès une heure de l'après-midi, la mise en boîte commençait. On plaçait la
grande table pliante au milieu du en bureau. MM. VANHAM, DUMOULIN & DEMARET
s'y installaient. On plaçait au milieu de la table la planche à alvéoles du
premier secteur contenant 100 boites numérotées de 1 à 100, placées dans
l'ordre par le pointeur. Le comptable avait préparé le montant exact de la paie
de cette première série et devait arriver juste à la fin, sauf erreur, sinon un
contrôle était indispensable. Le comptable passait la souche avec le montant à
M. DUMOULIN, qui vérifiait si la somme d'argent correspondait au montant de la
souche, puis, glissait le tout à M. DEMARET. Celui-ci avait la responsabilité
de la mise en boite, c'est à dire placer la souche et l'argent dans la boite
portant le numéro de la souche. En fait, l'opération se faisait automatiquement
si les souches et les boites étaient bien classées de 1 à 100. Deux ans après
mon entrée, vers octobre 1897, j'ai remplacé M.DEMARET à cette besogne,
celui-ci prenant la place de M. DUMOULIN qui faisait cela depuis 30 ans.
Pendant quelques paies, tout se passa normalement, c'était l'enfance de l'art.
Un jour on mit mon attention à l'épreuve, à un moment donné, le comptable me dit:
OMER vérifiez le contenu des trois boîtes que vous venez de remplir. Je m'exécute.
Les souches et l’argent étaient dans des boîtes contraires. L'erreur était
manifeste. Le comptable avait interverti intentionnellement les 3 boîtes.
Jamais, je n'avais encaissé un tel cigare. Aucun égard pour mes 20 ans. Les
foudres du ciel allaient tomber sur ma tête. Je pourrais être la cause d'une
grève dans l'usine et patata et patati. La scène avait sûrement été préparée.
Encore un peu, je me courbais en dessous de la table honteux de ce qui m'était
arrivé. Mais l'humiliation forge l'âme. Je me disais tout bas: vous ne m'aurez plus,
et au besoin, je prendrai ma revanche!
Les paies suivantes, j'étais avant
l'heure au bureau; on commençait cependant la paie à l’heure. J'avais le temps
de vérifier l'ordre chronologique des boîtes de tous les secteurs et j'ouvrais
l'œil pour voir si quelque intrus n'allait pas y fourrer son nez. Du côté des
boites, rien à surveiller je les plaçais moi-même sur la table de paie au fur
et à mesure des besoins. Il restait les souches qui étaient toutes entre les
mains du comptable. C'était là que pouvait se faire l'inversion. Une autre
tentative ne tarda pas à se produire. Malgré toute la tension d'esprit qu'il
fallait pour suivre le contrôle d'environ 600 souches, je faisais l'effort
nécessaire pour ne pas être distrait. C'était bien sûr dans le milieu de la
paie que le guet-apens avait lieu. Le voilà! Je m'écriai halte! Cela ne va pas,
les souches ne sont plus dans l'ordre. A partir de ce moment je pris la place
de M. DEMARET, besogne plus délicate et contrôle plus intelligent. car la mise
en boîte - quand celles-ci étaient bien classées, ainsi que les souches -
n'était qu'une besogne mécanique. Le comptable les mêmes épreuves dans mes
nouvelles fonctions, mais je les esquivai toutes.
Quand j'ai remplacé M.DEMARET,
M. VANHAM dit: OMER, s'il y a erreur me de fonds à la fin de la paie, vous
serez pénalisé de 5 francs ». Comme il y avait deux paiements par mois,
cela m'aurait fait 10 francs par mois, en cas d'erreur à chaque paie. Il ne
serait plus resté grand-chose de mon mois. Je dis alors: à une condition. Quand
il n'y aura pas d'erreur je toucherai 5 francs à chaque paie. Le comptable
accepta, il faisait une bonne affaire. En effet la mise en boîte terminée, on ne
faisait jamais la vérification des boites, erreur ou pas. On n'en avait
d'ailleurs pas le temps, car à 5 heures la paie commençait dans les ateliers.
Le comptable touchait une indemnité de caisse, il avait donc intérêt à avoir son compte exact à chaque fois. En me
donnant 10 francs chaque mois, c'était pour ainsi dire une garantie à- 100 %. Je ne sais plus s'il n'y a jamais eu d'erreur,
mais je sais bien que j'ai toujours touché les 10 francs. En janvier 1898 et
1989, j'obtiens, chaque fois, 0,05 francs de plus à l'heure, ce qui me faisait
pour finir 0,23 francs soit (63 + 10) = 73 francs par mois représentant le
salaire que j'ai eu jusqu'à mon départ. Avec ces 73 francs, ma mère était riche
pour la 1ère fois. C'était d'ailleurs le traitement de début d'un instituteur
intérimaire.