samedi 20 décembre 2025

Aux Ateliers de Tubize, du 1er octobre 1895 - 15 juin 1899 (épisode 6/8) ^^

La suite des aventures du jeune Omer ^^

Un jour, mon chef s'approche de mon pupitre et me dit à l'oreille: ne partez pas tout de suite à 6 h., j'ai une communication vous faire. J'étais tout heureux. C'était sans doute une bonne nouvelle. Quand mes deux collègues furent sortis, je m'approche de son bureau. Asseyez-vous me dit-il. OMER vous avez commis une grave indiscrétion qui aurait pu causer bien des ennuis Vous avez dit à un ouvrier le salaire d'un autre ouvrier. Or, nous avons une catégorie d'ouvriers dont on ne peut pas connaitre les salaires Ce sont des salaires surfaits. S'ils étaient connus cela pousserait aux réclamations, voire aux grèves, ce qu'il faut éviter à tout prix. J'interromps et réponds: je n'ai rien dit à personne. Ne niez pas, je sais très bien que vous l'avez dit, sinon je ne vous en ferais pas le reproche. C'est d'ailleurs pour éviter le retour que je vous fais la remarque. Je ne doute pas qu'après ces recommandations cela ne vous arrivera plus, car cela ne doit plus arriver. Je persiste à nier et j'étais de bonne foi. Je lui dis le salaire des ouvriers ne m'a jamais intéressé, ce n'est pas en faisant la paie tous les 15 jours, en plaçant l'argent et les souches dans les 600 boites qu'on peut avoir le temps de scruter chaque souche, surtout quand cela ne me disait rien. J'avais d'autres soucis, ceux de ne pas me tromper. Mon chef revient à la charge. Il persiste à dire que c'est la vérité et qu'il n'est guidé que par l'idée de me convaincre de ne plus recommencer. Je lui donne la promesse qu'il demande. Je n'aurai aucun effort me à faire pour m'y conformer, car j'affirme que je n'ai jamais eu cette intention.

Devant tant de persistance de sa part, je lui demande s'il peut me donner le nom de la personne en cause. M. VANHAM veut bien me le dire. Là-dessus la conversation prit fin. En prenant congé de mon chef, je lui réitère ma promesse de ne-jamais parler à personne de la question salaire. L'ouvrier en question était déjà ancien de l'usine, il habitait un le voisinage et venait de temps en temps, le dimanche après-midi, à la maison dire bonjour à ma mère. Il arrivait généralement quand je m'en allais, car je sortais chaque dimanche. J'ai rarement parlé avec lui. Aura-t-il interrogé ma mère qui ne savait sûrement rien. Et celle-ci aura-t-elle parlé des salaires? Quid Je ne me souviens de rien. 

En tout cas, l'affaire a été classée. M. VANHAM ne m'en plus jamais parlé ni moi non plus J'ai toujours eu dans la tête qu'on m'avait mis une fois de plus à l'épreuve. C'est possible qu'il y eut des ouvriers favorisés et que la chose ne puisse être divulguée, mais je n'en savais rien. La morale de tout cela, c'était une façon comme une autre de me serrer la vis. C'était à mon sens inutile. Mais la leçon ne pouvait que m'inciter à être davantage plus discret. C'était, en fait, une bonne école, j'en ai retiré les plus grands bienfaits.

samedi 13 décembre 2025

Retour au Bois de Preuss, saison automne - hiver ^^

Retour au bois de Preuss (Vaalserberg) à la recherche des bornes frontières. Il y en a de plusieurs types, qui reflètent l'histoire mouvementée de la région. On garde en tête que "Preuss" signifie frontière.



Borne bourguignonne de 1615, délimitant la forêt communale de la forêt royale



Borne frontière du territoire de Moresnet-Neutre (1816-1919)



Si la forêt est magnifique en hiver, elle l'est aussi en automne (même s'il faut faire gaffe aux chasseurs et se renseigner sur le site ChasseOnWeb avant de partir en randonnée). Voici quelques photos supplémentaires, postérieures aux premières, avec notamment une borne "à aigle" qui délimitait l'ancienne frontière du Reich d'Aix la Chapelle au 14ème siècle.



La borne à aigle du XIVeme siècle




On termine la visite par le calvaire de Moresnet.

Le calvaire de Moresnet, construit en 1904, en bordure du bois de Preuss

samedi 6 décembre 2025

Aux Ateliers de Tubize, du 1er octobre 1895 - 15 juin 1899 (épisode 5/8) ^^

La suite des aventures du jeune Omer ^^

L'année 1897 a été une année record en évènements. D'abord, en janvier mon salaire est porté de 0,10  à 0,13 francs l'heure ce qui faisait une augmentation de 8 francs minimum par mois. C'était pour moi un sérieux encouragement. Puis le 5 février, c'était le jour du tirage au sort, auquel je devais participer étant de la classe 1897. Les congés annuels n'existaient pas, on avait simplement les congés des fêtes locales ce qui donnait 6 congés par an: le lundi du grand carnaval, le 1er mai, le lundi et le mardi de la kermesse de Tubize (3 semaines après la Pentecôte), le lundi de la kermesse du hameau du Renard (1er dimanche de septembre ) et le 1er décembre (Saint Eloi ). On avait aussi congé le 1er janvier et aussi le 2, je pense mais nous étions toujours mobilisés pour faire l'inventaire de l'outillage en usage à l'atelier.

A l'occasion du tirage au sort on pouvait obtenir 2 jours de congé, c'était la tradition pour les employés ou soi-disant. On comptait un jour pour la journée du tirage au sort qui était une véritable fête locale et un jour pour le lendemain, pour se remettre des plaisirs de la veille et aussi pour rendre visite à la famille, ce qui était une autre tradition locale. Les ouvriers s'absentaient ad libitum Ils n'étaient pas payés, certains prenaient largement une semaine. Comme je l'ai déjà dit précédemment, le dernier trimestre 1896 avait été très animé par la construction du nouvel atelier et l'achèvement touchait à sa fin en mars 1897. Le bureau passait les commandes des nombreuses machines-outils nouvelles. D'autre part, on construisait la 1000e locomotive depuis la création de l'usine. On avait donné ce numéro à un type 25 Etat Belge de 100 tonnes d’une valeur de 100.000 francs à cette époque. Elle coûterait sans doute en 1947 quatre millions de francs. En raison des festivités qui seraient organisées fin de l'été, on plaçait également l'éclairage électrique - première apparition de l'éclairage électrique à Tubize - mais c'était le système de lampes à arc. Bref, le bureau avait de la besogne plein les bras. Quant aux festivités qui ont eu lieu, je ne me souviens de rien. Sûrement que le menu fretin n'aura pas été invité. Mais j'ai reçu 2 francs comme chaque ouvrier, puisque j'étais inscrit sur la liste des salariés. 

 

L'usine comptait 600 ouvriers environ. Elle était divisée en différents secteurs, chacun de 80 à 100 ouvriers. Chaque quinzaine, les feuilles de salaires étaient dressées par les pointeurs, une souche numérotée, établie pour chaque ouvrier, indiquait le nombre d'heures de travail, le salaire horaire et le montant dû. Le jour de paie, dès la première heure de la matinée, les feuilles de salaires et les souches, ainsi que les boites cylindriques de chaque secteur étaient remises à la comptabilité. Le comptable examinait les souches et totalisait le montant des listes. Il faisait prendre la veille ou dans la matinée la monnaie nécessaire dans une banque de Hal ou de Braine-le- Comte, Tubize n'en possédant pas. Dès une heure de l'après-midi, la mise en boîte commençait. On plaçait la grande table pliante au milieu du en bureau. MM. VANHAM, DUMOULIN & DEMARET s'y installaient. On plaçait au milieu de la table la planche à alvéoles du premier secteur contenant 100 boites numérotées de 1 à 100, placées dans l'ordre par le pointeur. Le comptable avait préparé le montant exact de la paie de cette première série et devait arriver juste à la fin, sauf erreur, sinon un contrôle était indispensable. Le comptable passait la souche avec le montant à M. DUMOULIN, qui vérifiait si la somme d'argent correspondait au montant de la souche, puis, glissait le tout à M. DEMARET. Celui-ci avait la responsabilité de la mise en boite, c'est à dire placer la souche et l'argent dans la boite portant le numéro de la souche. En fait, l'opération se faisait automatiquement si les souches et les boites étaient bien classées de 1 à 100. Deux ans après mon entrée, vers octobre 1897, j'ai remplacé M.DEMARET à cette besogne, celui-ci prenant la place de M. DUMOULIN qui faisait cela depuis 30 ans. 

 Pendant quelques paies, tout se passa normalement, c'était l'enfance de l'art. Un jour on mit mon attention à l'épreuve, à un moment donné, le comptable me dit: OMER vérifiez le contenu des trois boîtes que vous venez de remplir. Je m'exécute. Les souches et l’argent étaient dans des boîtes contraires. L'erreur était manifeste. Le comptable avait interverti intentionnellement les 3 boîtes. Jamais, je n'avais encaissé un tel cigare. Aucun égard pour mes 20 ans. Les foudres du ciel allaient tomber sur ma tête. Je pourrais être la cause d'une grève dans l'usine et patata et patati. La scène avait sûrement été préparée. Encore un peu, je me courbais en dessous de la table honteux de ce qui m'était arrivé. Mais l'humiliation forge l'âme. Je me disais tout bas: vous ne m'aurez plus, et au besoin, je prendrai ma revanche! 

Les paies suivantes, j'étais avant l'heure au bureau; on commençait cependant la paie à l’heure. J'avais le temps de vérifier l'ordre chronologique des boîtes de tous les secteurs et j'ouvrais l'œil pour voir si quelque intrus n'allait pas y fourrer son nez. Du côté des boites, rien à surveiller je les plaçais moi-même sur la table de paie au fur et à mesure des besoins. Il restait les souches qui étaient toutes entre les mains du comptable. C'était là que pouvait se faire l'inversion. Une autre tentative ne tarda pas à se produire. Malgré toute la tension d'esprit qu'il fallait pour suivre le contrôle d'environ 600 souches, je faisais l'effort nécessaire pour ne pas être distrait. C'était bien sûr dans le milieu de la paie que le guet-apens avait lieu. Le voilà! Je m'écriai halte! Cela ne va pas, les souches ne sont plus dans l'ordre. A partir de ce moment je pris la place de M. DEMARET, besogne plus délicate et contrôle plus intelligent. car la mise en boîte - quand celles-ci étaient bien classées, ainsi que les souches - n'était qu'une besogne mécanique. Le comptable les mêmes épreuves dans mes nouvelles fonctions, mais je les esquivai toutes.

Quand j'ai remplacé M.DEMARET, M. VANHAM dit: OMER, s'il y a erreur me de fonds à la fin de la paie, vous serez pénalisé de 5 francs ». Comme il y avait deux paiements par mois, cela m'aurait fait 10 francs par mois, en cas d'erreur à chaque paie. Il ne serait plus resté grand-chose de mon mois. Je dis alors: à une condition. Quand il n'y aura pas d'erreur je toucherai 5 francs à chaque paie. Le comptable accepta, il faisait une bonne affaire. En effet la mise en boîte terminée, on ne faisait jamais la vérification des boites, erreur ou pas. On n'en avait d'ailleurs pas le temps, car à 5 heures la paie commençait dans les ateliers. Le comptable touchait une indemnité de caisse, il avait donc intérêt à  avoir son compte exact à chaque fois. En me donnant 10 francs chaque mois, c'était pour ainsi dire une garantie à- 100 %.  Je ne sais plus s'il n'y a jamais eu d'erreur, mais je sais bien que j'ai toujours touché les 10 francs. En janvier 1898 et 1989, j'obtiens, chaque fois, 0,05 francs de plus à l'heure, ce qui me faisait pour finir 0,23 francs soit (63 + 10) = 73 francs par mois représentant le salaire que j'ai eu jusqu'à mon départ. Avec ces 73 francs, ma mère était riche pour la 1ère fois. C'était d'ailleurs le traitement de début d'un instituteur intérimaire.

samedi 29 novembre 2025

L'Hôtel communal de Schaerbeek ^^

Quelques vues, intérieures et extérieures, de l'hôtel communal de Schaerbeek. Inauguré en 1887, il est détruit dans un incendie en 191, puis reconstruit à l'identique entre 1912 et 1915.


  

 

 

 

 

 

 

 

la salle des guichets

 

 

 

 

la salle du conseil


la salle des mariages


la vue depuis la terrasse





samedi 22 novembre 2025

Aux Ateliers de Tubize, du 1er octobre 1895 - 15 juin 1899 (épisode 4/8) ^^

La suite des aventures du jeune Omer ^^

La Saint Eloi est la fête des métallurgistes - on dit métallo en 1947 - fête locale sans déploiement de baraques foraines Nous sommes d'ailleurs au cœur du vrai hiver, le 1er décembre. Mais tout ce que comporte le travail du fer chôme ce jour-là, mais sans salaire payé. 50 ans plus tard, les jours fériés sont pour la plupart des journées à salaire payé. En 1947, le 1er mai est devenu jour férié à salaire payé. La Saint Eloi attend son tour. La véritable réjouissance de la Saint-Eloi se passait la veille dans les ateliers A la rentrée de l'après-midi, le café habituel avait fait place au genièvre ordinaire, au vrai Hasselt, au vieux système au faro, ou au lambic au tonneau, chacun apportait sa quote-part au moulin. D'abord, c'était les amis qui échangeaient le verre d'amitié, puis doucement les têtes s'échauffaient, entrainant tout le monde dans le tourbillon. On entendait par-ci, par-là de petits pétards. Des groupes se formaient dans l'usine, le remue-ménage commençait. Bientôt, les gros pétards étaient placés à la forge, c'était le signal de la révolte pacifique. Tout travail cessait. Les ouvriers prenaient le large, on quittait l'usine. Les contremaitres et le chef d'atelier s'y mettaient activement ou passivement. Le personnel n'était pas inquiété. L'usine était généralement déserte vers 5 heures et je pense que la journée était payée complètement. Puis des groupes déambulaient dans les différents cafés de la commune jusque bien tard dans la soirée.

Le 30.11.1895, première Saint Eloi depuis mon entrée, le petit régal du mercredi s'était sensiblement amélioré. Aucune crainte de la Direction cette fois. Dès le matin notre chef s'était préoccupé de nous procurer un extra. Il s'adressait habituellement à un de ses bons amis. Cette fois, c'était au vieux brave Honoré SOUMILLON, il avait préparé pour la circonstance une bouteille de vieux Hasselt de plusieurs lustres de cave. Le bouchon vétuste, moisi extérieurement, indiquait bien son âge, La boisson était jaune semblable à du vin. De plus quand on versait dans les verres, elle était onctueuse et répandait un arome particulier Le quatuor était impatient de la goûter. Comme l'autre, ils auraient pu dire "le petit Jésus va pisser dans ma bouche ". Vers 3 heures, on trinquait pour la première fois entre les habitués. Puis, petit à petit, apparaissaient d'abord, le chef d'atelier, question de se soustraire dans l'usine aux nombreuses sollicitations du personnel ensuite, l'agent réceptionnaire GANDIBLEU, le magasinier MEULEPAS, et de temps en temps des fournisseurs locaux. Le Hasselt était alléchant tous s'en donnaient. Moi, j'étais méfiant. J'avais rarement bu du genièvre et surtout pas de cette qualité. Aussi ne tarda-t-il pas à monter la tête. Heureusement, la bouteille n'était pas inépuisable, on servit bientôt la fin. Chose prévue, bien sûr par le quatuor car la cruche remplie de lambic attendait son tour Les vieux avaient certainement un malin plaisir à me ficher la cuite. On a beau être prudent, de 3 à 5 h., il passait de l'eau sous le pont, mais aussi de la boisson dans l'estomac. Le lambic succéda au Hasselt, tout le bureau s'animait et votre serviteur aussi. 

J'allais au bureau banalement habillé, une chemise de couleur avec cordelière, une casquette comme couvre-chef; mes collègues n'y allaient pas autrement Ce jour-là, je ne sais pourquoi, on s'était endimanché sans doute pour la sortie après le bureau. On avait mis son beau costume, un chapeau boule en peau boule en peau de lapin, acheté 3,50 f chez les 3 filles DELCHAMBRE. Quand les gros pétards fonctionnent dans l'atelier, tout doit cesser chez les employés comme chez les ouvriers et le mot d'ordre est toujours suivi c'est la trêve officielle. Au moment de sortir je mets mon chapeau et par un geste énergique je l'enfonce tellement bien que la couronne se détache. J'avais du coup un collier et une espèce de calotte de moine. Vous voyez le tableau. Les vieux riaient, comme s’il n'était passé qu'une bonne larme rafraîchissante dans leur gosier. Et puis, à 50 ans, on peut là contre. Au demeurant j'avais très peu bu, mais jeune (18 ans), malingre et maladif, il ne m'en fallait pas davantage pour être éméché. 

Débarrassé de mon couvre-chef, j'allais dans quelques cafés de la commune avec les jeunes du bureau de dessin, qui n'en étaient pas à leur coup l'essai. Je ne m'attardai cependant pas. A 7 H., je rentrai, seul chez moi. La nuit était noire. Les rues n'étaient pas éclairées à cette époque. Impossible d'entrer la clef dans la serrure de la porte. Je tombais et m'assis sur le seuil de la porte. Ma mère était déjà au lit mais elle ne dormait pas, elle entendit du bruit, apparut à la fenêtre et elle vint me tirer de la triste situation où je me trouvais. Il fallut toute la journée du lendemain pour me remettre. J'avais été baptisé à la Saint Eloi mais un baptême qui porta ses fruits; l'autre avait mal tourné. Par la suite je suis devenu, de plus en plus, prudent. J'allais d'ailleurs peu au café pour le plaisir d'y aller. Ce n'est que plus tard, au en août 1898, lors de la création de la société de gymnastique " La Vaillante ", que j'étais tenu d'y aller les deux jours de répétition. Si la conduite de ma vie de jeune homme a puisé son enseignement dans les conséquences de la rigolade de mes trois vieux collègues, le jour de la Saint Eloi;:je les bénis maintenant de l'occasion qu'ils m'ont donnée de forger mon caractère, celui-ci ayant joué, par la suite, un rôle important au cours de ma longue carrière.