La suite des aventures du jeune Omer ^^
L'usine n'avait ni téléphone, ni
huissier ni garçon de course attitré. Dans les cas urgents, on avait recours à
un ouvrier du magasin, au grand dam du magasinier Le bureau du Directeur était
en relation avec la comptabilité par un porte-voix. Le bureau donnait sur la
cour de l'usine, non loin de la porte d'entrée des ateliers. Il faisait corps
avec la maison d'habitation. Le bureau était sans luxe, un meuble bien
ordinaire, verni, une armoire bibliothèque en face tout près de la porte d'entrée.
De plus une sortie latérale vers les ateliers. La comptabilité, véritable salle
de danse, n'ayant sans doute plus été repeinte, ni tapissée depuis l'origine,
était contiguë au bureau de dessin. Je n'ai pas souvenance d'avoir jamais mis
les pieds dans celui-ci. Parfois, j'apercevais les dessinateurs par la porte
entr'ouverte sur le palier. Il n'y avait pas de communication directe entre les
2 bureaux Seule une baie dans le mur permettait les rapports oraux. Le courrier
postal était déposé sur le bureau du Directeur par la première distribution du
facteur. Dès 8 h. du matin, le comptable arrivait pour en prendre possession.
On peut dire que quand le Directeur était présent, il était au poste. Il
n'aimait pas être en défaut. Je me suis laissé conter que sous l'ancienne
direction de M. CEMANT, le régime du bon plaisir régnait partout dans l'usine.
Le nouveau Directeur BEYAERT avait tout redressé.
J'ai oublié de dire que la
comptabilité était à l'étage, mais comme le magasin était très haut, la
comptabilité qui le rehaussait était haut perchée. Il y avait déjà quelques
marches à grimper chaque jour. Des hautes fenêtres donnaient sur la voie du chemin
de fer Paris-Bruxelles qui longeait les ateliers. Quand passaient les trains
directs à 60 km à l'heure, tout tremblait. Le courrier était signé entre 4 et 5
h.au bureau du Directeur. Il était assez éloigné de mon bureau tenant compte de
la descente à faire.
C'est au début de 1896 que j'ai été chargé de porter le
courrier à la signature du Directeur. Je ne pouvais le faire qu'à son retour
d'usine et à sa demande. En dehors de cela, je faisais rarement les courses.
J'étais toujours occupé à des travaux d'écriture, de classement ou d'expédition
du courrier. En attendant de descendre le courrier qui était prêt dans la
corbeille, je le lisais, préparais les enveloppes pour les lettres et pour les
plans, m'assurais si les annexes: plans schémas, croquis,… étaient au complet.
C'était une avance pour l'expédition et pour le classement le lendemain. Autrement
dit, je ne perdais pas mon temps et j'aimais bien sortir à 6 h.
Le Directeur
frisait la cinquantaine, c'était un homme droit, grand fort, les pommettes
saillantes. Il jouissait d'une santé parfaite. Il était distant, il ne disait
pas facilement bonjour et se détournait même pour ne pas vous voir. Il avait
rarement le sourire et n'aurait jamais dit un mot agréable ou une parole
d'encouragement. Un mufle dans toute l'acceptation du terme. Pour lui, j'étais
le vulgaire gamin, une nullité parfaite. Je voyais cela par tous ses gestes. Il
exerçait rigidement ses fonctions. Le matin après avoir dépouillé le courrier
et donné ses instructions au comptable, il déjeunait, puis, sur le coup de 10
h. il faisait chaque jour son tour d'usine jusqu'à midi. L'après-midi, il
recommençait à 2 h. et rentrait à son bureau vers 4 h., pour signer le courrier.
Bien des petits faits ont surgis à cette occasion, mais deux incidents sont bien
restés en moi. Le premier, c'était tout au début, le second trois années plus
tard. J'arrivais près de son bureau avec la corbeille du courrier. Il
m'interpelle en disant: vous sentez le tabac, secouez-vous avant d'entrer. Je
lui réponds sur le même ton: je ne fume pas. Il reprend: vous fumez comme un
turc, secouez vos vêtements avant d'entrer, vous dis-je. Je lui réponds: je
n'ai jamais fumé. Sortez et que je ne vous voie plus. Je sors, c'est entendu,
lui dis-je. Je sortis, en effet, tout éberlué. Je ne fais qu'une course
jusqu'au bureau où j'arrive tout essoufflé. Je raconte mon aventure à mes 3
collègues plus émus qu'autre chose. Puis ils en rient. Moi, je ne riais pas. Je
pleurais. Je m'adresse plus particulièrement à mon chef. Je lui dis: il m'a fichu
à la porte de son bureau, et bien! je n'y remets plus les pieds. Ira qui
voudra, mais je n'y vais plus. Une semaine après l'incident, mon chef me dit:
j'ai eu un entretien avec le Directeur je lui ai dit que vous ne fumiez pas,
vous ne lui avez donc répondu que la vérité, vous pouvez retourner chez lui
comme de rien n'était. Il n'en parlera plus. Jeune, timide encore je n'avais
qu' à obéir ou partir. J'obéis, c'était le mieux que j'avais à faire.
Mais la
grossièreté du Directeur avait une place bien marquée dans mon cerveau et il ne
fallait plus qu'il recommence. On commençait acquérir de la dignité et l'on
s'en servirait ả occasion. Quelques trois ans plus tard, surgit le second
incident. c'était par une après-midi de novembre 1898, froide, sombre,
pluvieuse, le vent soufflait de toute part, il faisait un temps de chien.
C'était le moment de porter le courrier. il fallut descendre, traverser la cour
dans la drache. Au moment d'entre dans le bureau, la pluie battait violemment
les carreaux de la fenêtre. Je dépose la corbeille sur le bureau le Directeur
me dit: attendez. Je crois que c'est cause du temps. Il se met à signer,
demande les explications habituelles. je répondais de mon mieux, il n'avait
aucune considération pour moi. J'étais toujours le menu fretin. Il se montrait
réservé, froid comme le temps, distant. Pour certaines lettres, je ne savais
pas le renseigner. Il s'adressait au comptable par l'organe du porte-voix. Je
comprends par la conversation qu'il s'agit de copie de lettres. De fait, il me
dit: allez chercher le copie de lettre que le comptable vous remettra. J'obéis,
la pluie battait toujours très fort. Je cours d' autant plus vite. Le copie de
lettres étant prêt, je fus vite de retour. Je le lui remets. Il la feuillette,
nerveusement, je remarque qu'il ne trouve pas le renseignement désiré. Je vois
son geste.au lieu de me le passer dans la main, il me le lance à la tête.
J'étais en face de lui. Je pare le coup. La copie de lettres, par la force
qu'il avait mise, à me la jeter, entre dans l'armoire bibliothèque qui se
trouvait face au bureau, les carreaux de la porte vitrée se brisent, cela fait
un vacarme du diable. J'en profite pour sortir par la porte latérale toute
proche. D'un bond, je rentre au bureau, tout impressionné. Je raconte les faits
tels qu'ils se sont passés mes trois collègues n'en reviennent pas. Je dis:
maintenant, c'est fini je ne mettrai plus les pieds dans le bureau du
Directeur. Si je dois quitter la société et bien, je m'en irai. 7 mois plus
tard, c'était fait.